Daniel Blake aurait pu être français

« Moi, Daniel Blake », le dernier film de Ken Loach dépeint une « bureaucratie déshumanisante » qui décourage et exclut les personnes en situation de précarité au Royaume-Uni. Dans une interview publiée par Le Monde le 20 octobre, le sociologue Nicolas Duvoux considère que la dynamique est similaire en France car « les pouvoirs publics ont accrédité l’idée que les pauvres étaient responsables de leur situation. »

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Selon le sociologue, le renforcement des sanctions à l’égard des bénéficiaires de l’aide publique et les procédures administratives complexes ont un effet pervers qui stigmatisent et mettent à l’écart les plus pauvres. Alors même que ces dispositifs visent à responsabiliser les administrés, ces derniers perdent en autonomie du fait de procédures contraignantes.

Explications dans l’article de Antoine Flandrin, journaliste au Monde, reproduit ci-dessous :

« Les pouvoirs publics ont accrédité l’idée que les pauvres étaient responsables de leur situation »

La bureaucratie déshumanisante que dénonce Ken Loach dans son nouveau film sévit aussi en France, affirme le sociologue Nicolas Duvoux.

Moi, Daniel Blake, de Ken Loach, Palme d’or du Festival de ­Cannes 2016, sort mercredi 26 octobre en salles. Ce film décrit une bureaucratie britannique qui décourage, sanctionne et exclut les pauvres. Pour Nicolas Duvoux, professeur de sociologie à l’université Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis (Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris, Laboratoire des théories du politique) et auteur du Nouvel Age de la solidarité. Pauvreté, précarité et politiques publiques (Seuil, 2012), la situation de la France est comparable à celle du Royaume-Uni.

Vous avez vu le film « Moi, Daniel Blake », de Ken Loach. Qu’en pensez-vous ?

Ce film est très fort du point de vue émotionnel et extrêmement juste dans la restitution de la condition d’« assisté » – un mot que j’utilise dans un sens non péjoratif. L’identité du héros, Daniel Blake, est progressivement réduite à une seule dimension : celle d’un ayant droit bénéficiant d’une aide sociale. Ken Loach montre comment la bureaucratie rabat les individus vers un statut très dépréciatif en mettant en place des mécanismes de déshumanisation. Les gens confrontés aux guichets de l’aide sociale, physiques ou numériques, ont l’impression de devenir des cases administratives. Et leur histoire ne rentre jamais dans la case. Ils se sentent amputés, escamotés et ont le sentiment que le système fait tout pour les exclure et les décourager. Ils doivent se battre pour que leurs droits soient respectés.

La situation vous paraît-elle comparable en France ?

Le système français me semble moins sévère que celui du Royaume-Uni, pays à tradition libérale où le marché du travail est très flexible. Mais la dynamique française est semblable depuis quelques années : la responsabilité de la personne est de plus en plus mise en cause. On lui fait signer un contrat, on lui demande de faire des démarches et on exige qu’elle rende des comptes. Dans certains cas, cela confine à l’absurde : des gens vivant à la campagne et n’étant pas motorisés doivent justifier tous les trois mois de leur recherche d’emploi alors qu’il y a très peu d’employeurs dans les environs. La mise en place du revenu de solidarité active (RSA), en 2009, a ainsi renforcé les sanctions que l’on peut infliger aux allocataires qui ne répondent pas à une « offre raisonnable d’emploi » ou qui ne se présentent pas à une convocation.

Le film montre combien il est difficile de naviguer dans les méandres de la bureaucratie quand on est un travailleur manuel âgé qui ne sait pas se servir d’Internet et qui comprend mal le jargon administratif…

On retrouve en permanence ce type de situation en France. Avec ses dispositifs et ses procédures, l’administration de la pauvreté, du chômage et du handicap est un monde à part. Ceux qui ne le connaissent pas découvrent une manière d’être difficile à décoder. Le langage bureaucratique, de plus en plus informatisé, disqualifie les savoir-faire et impose des manières d’être. Les gens sont baladés d’un guichet à un autre, ce qui produit découragement et colère. Les travailleurs sociaux eux-mêmes sont parfois incapables d’apporter des réponses aux allocataires, tant les calculs sont complexes. Comme les situations des gens sont très instables, ils commettent des erreurs aux effets dévastateurs : quelques semaines après le versement d’une prestation, certaines familles doivent rendre des « trop-perçus », ce qui peut les faire basculer dans le surendettement.

Le guichet est un endroit de tension permanente. Pourquoi ?

Les bureaucrates appliquent des règles censées mettre en valeur la responsabilisation des administrés. On leur dit : c’est votre choix de bénéficier d’une aide sociale. Daniel Blake répond : « Non, ce n’est pas mon choix. Je ne peux pas travailler car j’ai des problèmes cardiaques. » Ces procédures censées valoriser l’autonomie sont si contraignantes que, paradoxalement, elles font perdre aux gens leur autonomie. Ils ont l’impression d’être en faute, d’où une alternance entre résignation et explosion de frustration. La plupart des gens restent dignes mais leur valeur individuelle est dédaignée et cela génère des formes d’agressivité. Dans le film, Daniel Blake finit par se révolter.

Ken Loach estime que « la bureaucratie est volontairement cruelle avec les pauvres ». Qu’en pensez-vous ?

Les sanctions sont très sévères, ce qui est délibéré. Les pouvoirs publics ont accrédité l’idée que les pauvres étaient responsables de leur situation. Il faut donc les pousser à aller travailler, leur imposer de nouvelles obligations et les responsabiliser pour ne pas encourager ce que l’on suppose être de la fainéantise ou une volonté de gruger le système. Au Royaume-Uni, ce mot d’ordre apparaît dès le XIXe siècle : la réforme de la loi d’assistance aux pauvres de 1834 déclarait que reprendre un emploi, quelle que soit la rémunération, était préférable à l’enfer des workhouses, ces hospices dont le rôle s’apparentait à de l’assistance sociale.

Diriez-vous qu’on assiste au démantèlement de l’Etat-providence ?

Au Royaume-Uni, ce démantèlement s’est produit pendant les années Thatcher [1979-1990]. En France, il est plus récent. Pendant longtemps, les aides sociales ont été vues comme un moyen de réduire la fracture sociale, mais cette idée est remise en cause depuis une dizaine d’années. Les conservateurs ont, depuis les années 2000, imposé un registre très critique vis-à-vis de ces prestations. Il y a une grande hypocrisie dans ce discours : ces politiques néolibérales et conservatrices cherchent à démanteler le système de retraite et de chômage mais elles augmentent, de ce fait, la part de la population qui vit avec des prestations très modestes.

Dans un effort de simplification des procédures d’accès aux minima sociaux, tels que le RSA, Manuel Valls a annoncé, en septembre, de nouvelles mesures, parmi lesquelles un portail numérique unique. Ces mesures peuvent-elles, selon vous, être efficaces ?

Ces mesures ont été inspirées par le rapport du député socialiste Christophe Sirugue qui a été remis en avril au premier ministre, Manuel Valls. Dans les étages les plus élevés de la bureaucratie, on est conscient que le degré de complexité des procédures produit la mise à l’écart des individus. Tous les efforts qui peuvent faciliter les démarches, y compris la numérisation, sont bons à prendre. Mais plus on numérise, moins il y a de face-à-face. On le voit dans le film : certaines personnes ne sont pas à l’aise lorsque l’accueil du public est limité.

En France, le taux de non-recours au RSA activité a atteint des sommets (68 % en 2014), avant que la prime d’activité (qui a fusionné le RSA avec la prime pour l’emploi) ne fasse baisser ce taux. Pourquoi des allocataires ne demandent-ils pas une prestation à laquelle ils ont droit ?

Trois raisons expliquent ce phénomène : les démarches sont tellement complexes que beaucoup de candidats abandonnent ; l’information n’arrive pas toujours jusqu’aux bénéficiaires potentiels – cela coûterait cher de faire des campagnes d’information ; enfin, le fait d’être un assisté reste une honte : les contrôles sont vécus comme de véritables interrogatoires et les gens ne veulent pas subir une humiliation sociale pour quelques euros par mois.

Ken Loach a voulu susciter une discussion dans son pays. Y a-t-il place, en France, pour un débat sur les aides sociales ?

Ce débat n’intéresse pas grand monde. A la racine de cette déshumanisation progressive, il y a une forme de cécité de la part de la société vis-à-vis des situations de pauvreté, pourtant très nombreuses : il y a 8,8 millions de pauvres en France, soit plus d’un Français sur dix. Ce débat émerge malgré tout dans la campagne présidentielle mais à travers de mauvais biais.

Le premier, c’est la création d’un revenu universel dont l’instauration est proposée, sous différentes modalités, par Benoît Hamon et Nathalie Kosciusko-Morizet. Je ne suis pas convaincu : on verserait une allocation et les problèmes des gens seraient résolus ? Cela donnerait à la société le sentiment qu’elle a fait tout ce qu’elle avait à faire vis-à-vis des pauvres… qui le resteraient, les montants prévus étant bas. De plus, cela inciterait à l’explosion de la précarité. C’est, au fond, une solution très libérale.

Le second, c’est le discours d’une certaine droite – celle de Laurent Wauquiez – sur l’assistanat. Il part du principe que les allocataires se la coulent douce et qu’il faut donc leur imposer des heures de travail bénévole obligatoire. La contradiction est totale : qu’est-ce que le bénévolat obligatoire ? Concrètement, c’est impraticable : trouver ces heures de travail coûterait très cher. Et politiquement, c’est dévastateur : il est faux de dire que les assistés sont des privilégiés.

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