La légitimité de l’entreprise en question au séminaire de la SFM

La question de la légitimité de l’entreprise a été au cœur du programme du séminaire d’hiver de la Société Française de Management (SFM) cette année. Le 4 février dernier, de nombreux chercheurs et professeurs en management ont ainsi participé à différentes tables rondes sur le sujet à l’université Paris-Dauphine. De la RSE comme processus de légitimation de l’entreprise à la finance responsable, différents thèmes ont permis d’aborder ce sujet de plus en plus d’actualité.

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La session d’ouverture, au cours de laquelle sont intervenus Romain Laufer, spécialiste des questions de légitimité en management et professeur émérite à HEC, Franck Aggeri, professeur et directeur du Centre de Gestion Scientifique de l’Ecole des Mines, et Patrick Fridenson, historien et directeur d’études à l’EHESS, a notamment été l’occasion d’apporter un éclairage interdisciplinaire intéressant sur la question.

Si, comme l’a rappelé Patrick Fridenson, l’entreprise a toujours été contestée, la critique a changé de forme et d’échelle depuis les années 1960. Elle est en effet devenue multiforme – allant des sciences de gestion aux sciences politiques en passant par la philosophie – et interne, venant du secteur privé lui-même. Le pouvoir étendu des grandes entreprises dans un monde globalisé a quant à lui conduit à un changement d’échelle de la critique. Fait révélateur de la radicalité du phénomène, des associations sont aujourd’hui spécifiquement dédiées à la surveillance de certaines entreprises, comme l’association CBG (Coalition against BAYER-Dangers). Une enquête sur la perception du secteur privé menée auprès de plus de 25 000 personnes par la chaîne de télévision américaine CNBC dans 25 pays en 2014 donne aussi une idée de l’ampleur de cette crise de légitimité. 40% des sondés voient en effet l’entreprise comme une source de crainte plutôt que d’espoir.

Pour Romain Laufer, la crise de légitimité de l’entreprise est d’autant plus importante en France que le secteur privé y a historiquement été subordonné au pouvoir politique et que ce dernier connaît lui-même une crise de légitimité. Cette dernière remet ainsi en cause le secteur privé dans une plus grande mesure que dans d’autres pays où ce lien de subordination n’était pas aussi marqué, comme aux États-Unis par exemple où la légitimité de l’entreprise est  moins problématique. L’entreprise s’est en effet vue reconnaître des droits semblables à ceux des personnes physiques, avec la « corporate personhood » dès 1886 lors de la décision de la Cour Suprême Santa Clara vs Southern Pacific.

Une seconde table ronde sur la Responsabilité Sociale de l’Entreprise comme processus de légitimation de l’entreprise a par la suite permis de qualifier la crise de légitimité avant tout comme une crise de légitimité de la mesure – de cette « main visible des managers » qui avait permis de faire consensus pendant une grande partie du XXème siècle, pour reprendre le titre éponyme d’Alfred Chandler. Il s’agit donc d’une remise en question de la légitimité fondée sur la domination rationnelle légale de Max Weber. La question de la mesure et des normes comptables est précisément le point d’achoppement rencontré lors de cette table ronde : tant que la RSE ne sortira pas d’un paradigme strictement comptable, nombreux sont ceux qui pensent qu’elle ne pourra que partiellement refonder la légitimité de l’entreprise.

Comme l’ont souligné Romain Laufer et Franck Aggeri, la remise en cause du fondement rationnel légal de l’entreprise risque par ailleurs d’induire une résurgence des autres fondements possibles de la légitimité mis en évidence par Max Weber : la domination charismatique et la domination traditionnelle – avec un possible retour des conservatismes. A moins de parvenir à refonder l’entreprise autrement. A ce sujet, les pistes évoquées sont nombreuses : délibération démocratique et dialogue en entreprise (Palazzo et Scherer), approfondissement de la transparence (mais au risque d’une nouvelle lourdeur bureaucratique), nouvelle approche du droit de l’entreprise comme création collective (Segrestin et Hatchuel), ou encore construction de communs (Dardot et Laval). Beaucoup de pistes ont ainsi été envisagées au cours de ce séminaire riche en réflexions et pistes de travail.

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