Changement de paradigme à la Banque Mondiale : facteurs psycho-sociologiques & behaviour change

Chaque année, la Banque Mondiale publie son Rapport sur le Développement dans le monde. Le rapport 2015 est particulièrement innovant : portant sur le thème « Pensée, Société et Comportement », il met en avant le concept de ‘changement de comportement‘ (behaviour change). En effet, la Banque Mondiale plaide pour le renouveau des politiques de développement et de l’intervention publique au regard de facteurs psychologiques et sociaux à l’origine des comportements individuels.

Cette nouvelle manière de penser le développement est en rupture avec la position traditionnelle de la Banque Mondiale, favorisant jusqu’ici les théories économiques classiques qui perçoivent l’individu comme un acteur rationnel dont les choix sont guidés par un arbitrage entre coûts et bénéfices. Basé sur de récentes études sur les fondements psychologiques et sociaux des comportements, le rapport souligne que les éléments irrationnels de la décision humaine (influences psychologiques, sociales et culturelles) ne sont pas neutralisés sur le marché par les interactions entre de nombreux acteurs, bien au contraire. Les conclusions du rapport montrent ainsi que les réactions comportementales des individus influent sur l’atteinte des objectifs de lutte contre la pauvreté et peuvent « aider les ménages à épargner plus, les entreprises à accroître leur productivité, les populations à réduire la prévalence des maladies, les parents à améliorer le développement cognitif des enfants et les consommateurs à économiser l’énergie ».

L’idée phare de ce rapport est qu’en analysant les processus de pensée et l’influence de la société sur ces derniers, il est possible d’améliorer la conception et la mise en œuvre des actions de développement en faisant appel à des choix et des comportements individuels. Cette conception repose sur une analyse pluridisciplinaire à la croisée des chemins entre sociologie, sciences cognitives, économie comportementale, psychologie et neurosciences. Trois principes de prise de décision individuelle ont été définis afin de concevoir des politiques de développement plus adaptées :

  • La pensée automatique : la plupart du temps, loin d’évaluer l’ensemble des choix qui s’offrent à eux, les individus pensent de façon automatique, instinctive, en utilisant des raccourcis cognitifs. Ainsi, il est important de simplifier l’information au maximum afin de garantir l’efficacité des politiques de développement (ex. : utilisation de dispositifs favorisant l’engagement, réalisation de résumés succincts présentant les avantages des produits complexes, comme les produits d’assurance par exemple, etc.).
  • La pensée sociale : les individus sont par nature des  « animaux sociaux » et coopératifs. Aussi, les politiques de développement doivent être conceptualisées de manière à renforcer la coopération et la sociabilité des individus. Pour ce faire, le recours aux réseaux sociaux ainsi qu’aux normes et préférences sociales existantes peut constituer un outil particulièrement efficace en matière de développement.
  • La pensée par modèles mentaux : toute société inculque à ses membres des notions, identités, stéréotypes, relations causales et visions du monde qui sont autant de modèles mentaux divers, et parfois contradictoires. Activer des modèles mentaux positifs est une approche pour rendre les politiques de développement plus efficaces.

Une étude de terrain réalisée en Éthiopie illustre l’impact du changement comportemental (‘behaviour change‘) sur l’efficacité des politiques de développement. Des ménages sélectionnés aléatoirement ont visionné des vidéos présentant des initiatives mises en place par des habitants de la même région leur ayant permis d’améliorer leur situation socio-économique. Lorsque les chercheurs sont à nouveau allés à la rencontre de ces ménages six mois plus tard, ils ont pu constater une hausse du niveau d’épargne et un plus grand investissement dans l’éducation de leurs enfants. Le visionnage des vidéos a ainsi eu un effet aspirationnel sur les habitants et modifié leur modèle mental. Ainsi, les variables de la théorie économique classique telles que la variation des prix, les revenus ou la règlementation en vigueur sous-tendent certes les décisions d’épargne mais elles ne sont pas les seules. Les pensées automatiques sur la formulation et la perception des choix, le respect des normes sociales établies ou les modèles mentaux développés conditionnent également la prise de décision.

La Banque Mondiale plaide ainsi pour une approche complémentaire à la science économique classique qui repose sur les ressorts du changement comportemental. Le rapport propose ainsi des exemples d’interventions comportementales très simples, qui peuvent démultiplier l’impact social des politiques de développement (cf. tableau ci-dessous) :

Le rapport se conclut par l’analyse des conséquences pour les professionnels du développement et responsables politiques de cette reconfiguration de la manière de penser la lutte contre la pauvretéQuatre composantes pour façonner des politiques de développement plus adaptées et plus efficaces peuvent être mises en lumière :

  • Suivre un processus plus itératif de découverte, d’apprentissage et d’adaptation des facteurs psychologiques et sociaux.
  • Comprendre et considérer que les experts, les autorités et les professionnels du développement sont eux-mêmes sujets à des contraintes cognitives dont les effets négatifs (projection de leurs propres modèles mentaux) doivent être atténués.
  • Concevoir des politiques d’intervention dédiées et adaptées aux obstacles psycho-sociologiques des bénéficiaires.
  • Expérimenter l’efficacité de la politique durant sa mise en œuvre et l’adapter dans une perspective d’apprentissage et d’amélioration continus.

Le rapport 2015 de la Banque Mondiale peut être téléchargé en cliquant ici.

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